amour et Réalité

Jadda haussa les épaules. Si cette gamine croyait encore à l'amour, au prince charmant, tout ce baratin, tant mieux, ou plutôt tant pis pour elle. Un jour, elle apprendrait que les gens sortent ensemble d'abord pour se distraire, pour tromper l'ennui, comme Jadda et Ned, ou encore pour avoir un allié, pour ne pas être seul dans la bataille permanente du monde. C'était ça, la réalité, et un jour, elle rattrapperait Yellie, son carnet rose et son amour.
- Et alors ? Il veut pas sortir avec toi ? dit froidement Jadda.
- Euh, non, c'est pas ça exactement, je ne lui ai pas dit, en fait... Mais euh... Enfin, je suis désolée, je te raconte ma vie, ça doit t'ennuyer...
- Si tu m'ennuyais je te poserais pas de questions, déclara Jadda.
Yellie eut un sourire gentil, puis jeta un coup d'oeil à la montre en plastique bas de gamme qu'elle portait au poignet.
- Oh, déjà ! s'exclama-telle en se levant. Il faut que j'y aille, je vais être en retard.
Elle rangea ses affaires en hâte, dans le désordre, ferma son sac se releva et dit, mi-timide, mi-souriante :
- En fin de compte, j'ai été contente de te parler.
Jadda s'entendit répondre :
- Moi aussi.
La brune tourna les talons et s'en fut avec un petit geste d'adieu. Jadda la regarda s'éloigner ; puis, alors qu'elle allait rentrer dans la pénombre du gymnase pour atendre le retour de Ned, elle découvrit à ses pieds le petit carnet rose de la fille aux lunettes. Elle le saisit, se retourna, s'écria :
- Yellie !
Mais la jeune fille était déjà partie.


Or, pendant que Jadda, debout devant la porte de secours du gymnase abandonné, tripotait le carnet de Yellie avec embarras, les agents secrets du Niad fouillaient son ancienne planque, le hangar, en espérant trouver un indice sur celle qui détenait le Zath 301. Dorie et ses hommes soulevaient les bidons vides, ramassaient des canettes de bière, ou déchiffraient les graffitis sur les murs. Et personne ne surveillait l'entrée.
Il était trois heures et demie de l'après-midi quand un aéroglisseur gris métallisé remonta la rue par laquelle avait fui Jadda une heure auparavant. Le véhicule brillant alla doucement, silencieusement, se garer devant le hangar. La portière arrière droite coulissa et s'ouvrit ; une main gantée de noir en émergea la première, tenant un long pistolet noir ; puis le Médecin sortit de l'aéroglisseur.
- Médecin, vous croyez que la fille est encore là ? lui demanda Decca, un de ses hommes de main, en quallien.
- Si j'en crois ce dénommé Sim, qui nous a fourni l'adresse, c'est sa planque, répondit-il. Rien ne nous empêche d'y jeter un coup d'oeil. Mais tenez vos armes prêtes. Vous avez vu comment elle a filé tout à l'heure.
- Vous auriez dû tirer, grogna Ben.
- Si j'étais sentimental je dirais que descendre une gamine, c'est du gâchis. Mais en fait, j'ai pensé qu'au milieu des aéros, son corps aurait pu être abimé, et le Zath 301 aussi, par conséquent. Et ça, c'aurait vraiment été dommage.
- Tandis que dans ce hangar... laissa planer Decca.
- Exactement, conclut laconiquement le Médecin.

# Enviado el martes 05 de febrero de 2008 07:41

Modificado el lunes 15 de septiembre de 2008 10:01

Amour et réalité

Ben remarqua bien le petit aérobulle garé devant le hangar, mais il crut à une coïncidence, et ne prévint pas son chef.
Les trois hommes s'avancèrent vers la grande porte de tôle coulissante, à peine entrouverte. On entendait à travers elle un peu de bruit : assez pour en déduire qu'il y avait quelqu'un, trop pour croire qu'ils n'étaient qu'un à l'intérieur. Le Médecin leva son Zath 202, glissa doucement le bout de sa luxueuse chaussure de cuir dans l'interstice entre la porte et le mur, et jeta un oeil à ses hommes qui attendaient ses ordres.
Il leur sourit et, dans un fracas de métal, ouvrit subitement la porte ; Decca se précipita à l'intérieur, Ben sur ses talons ; le Médecin leur emboîta le pas en criant :
- Haut les mains tout le monde !
Et là, au lieu de prendre par surprise une bande d'ados, petites frappes terrifiées avec des flingues de pacotille, les agents du Qually tombèrent sur Dorie et ses sbires, qui sortirent leurs armes en un éclair.
Les tires fusèrent aussitôt. Ben atteignit un femme rousse qui s'écroula en criant ; Decca fut touché au bras droit, mais riposta tout de suite de la main gauche ; le Médecin entendit une balle siffler à son oreille et tira sur un grand homme qui eut juste le temps de se mettre à couvert. Son tir ricocha sur un bidon vide. Le bruit des pistolets résonnaient dans le hangar, vieil amas de tôles qui tremblait à chaque coup de feu, ajoutant aux déflagrations des balles comme un tintement de cymbales.
Le Médecin s'abritait derrière l'un des nombreux containers éparpillés au sol. Il avait fait du grand agent du Niad qui venait de lui tirer dessus sa prochaine cible. Celui-ci rechargeait son arme ; le haut de son front dépassait de sa cachette ; l'avoir serait un jeu d'enfant. Le Médecin tendit bien son Zath 202, visa calmement, posa son doigt sur la détente...
...Et reçut soudain un projectile en pleine tête.
Surpris, il tomba, lâchant son arme...
Dorie courut vers lui et d'un coup de pied, fit valdinguer le Zath 202 hors de portée de son ennemi, avant de tendre elle-même son énorme pistolet, à cinq centimètres du front du Médecin, précisément entre les deux yeux.
Les lunettes noires de l'homme s'étaient brisées dans sa chute, et de ses yeux bruns, il jetait à Dorie ce qui serait sûrement son dernier regard. Les tirs résonnaient toujours autour d'eux, mais sans les atteindre ; la bataille générale les laissait à l'écart, pour qu'ils puissent mener leur propre bataille. Et Dorie avait gagné. Elle avait son ennemi au bout de ses bras tendus, de ses mains crispées, du canon de son Zath 118. Pourtant, elle ne tirait pas.
Le Médecin avait perdu son sourire et son air nonchalant. Mais il ne paraissait pas effrayé, ni résigné. Il attendait, les yeux fixés sur Dorie.
Elle soupira, ferma les yeux un court instant, et ouvrit lentement les lèvres pour laisser échapper tout bas :
- "Médecin"... Tu fais chier.
Et elle tira.
La balle atteignit son but, déchirant les chairs, faisant jaillir le sang - et le Médecin gémit, touché à la jambe.
- Dorie ! Attention ! éclata une voix.
Elle eut juste le temps de plonger à terre, et d'éviter le tir de l'un des deux agents du Qually. Ses propres hommes vidèrent leur chargeur vers l'agresseur, mais l'homme se mit à couvert derrière un amas de bidons criblé de balles.
- Donn ! Sogh ! Matty ! cria Dorie en se relevant. On s'en va !
Elle-même battit en retraite loin du Médecin qui gisait, recroquevillé sur sa jambe blessée. Les agents du Niad sortirent tous du hangar, Donn essoufflé et couvert de poussière, Sogh soutenant une Matty chancelante. Ils se ruèrent dans leur aérobulle et démarrèrent en trombe.
- Deux fois qu'on s'enfuit face à ces fumiers ! grogna Dorie. Comment va Matty ?
- Ils l'ont touchée au ventre, lui répondit Sogh. Elle perd beaucoup de sang.
- J'aurais dû viser ses couilles, à ce salaud, marmonna leur chef entre ses dents.
Mais elle ne pouvait pas se défaire du trouble qui l'avait envahie, tout à l'heure, quand elle avait eu la vie du Médecin au bout de son arme. Elle en avait abattu, des hommes, et des moins mauvais que lui. Alors pourquoi l'avoir épargné ? Pourquoi ne pas l'avoir tué ?
C'était aussi la question que se posait le Médecin, pendant que ses deux hommes l'aidaient à se relever. "Pourquoi ne m'a-t-elle pas tué ?" se disait-il. Il s'attendait à mourir, tout à l'heure. Mais Dorie en avait décidé autrement.
Il eut, au milieu de la poitrine, un pincement inhabituel. Peut-être qu'était enfin arrivé ce à quoi il ne croyait plus. Peut-être bien que les conflits, les histoires de rancoeur et de haine étaient dépassés, et que l'amour avait rattrapé la réalité.

# Enviado el lunes 03 de marzo de 2008 06:35

Modificado el lunes 13 de octubre de 2008 03:37