Decca et Ben entrèrent dans la pièce, amenant par les épaules un petit homme vêtu de noir, qui se débattait avec force coups de coude.
- Eh bien ! Qu'est-ce que cela veut dire ? répétait-il avec effarement, se démenant de plus en plus sans pour autant se libérer de l'étreinte des deux hommes.
- Prenez place, l'enjoignit l'homme aux lunettes noires en désignant un fauteuil face à lui. Decca, Ben, i dederen.
Les deux sbires lâchèrent les épaules de l'homme en noir, qui les massa d'un air revêche et s'assit prudemment.
- Enfin un interlocuteur doué de raison ! commença-t-il. Dites-moi, pourquoi ai-je été ainsi arraché à mes occupations ? Qui êtes-vous ? Et pourquoi m'avoir fait venir ici, de plus avec si peu de ménagement ?
- Une question à la fois, s'il vous plaît, dit l'homme aux lunettes avec un sourire. Comme vous pouvez l'entendre, nous parlons quallien ; et, en effet, nous venons de Qually. Quant à savoir nos noms, celui qui a eu l'amabilité de vous conduire à moi se nomme Benoardeor, ou Ben, et mon autre compagnon ici présent répond au nom de Deccadonitti. Decca, pour les intimes. Voilà pour qui nous sommes.
- Et vous ? demanda l'homme en noir d'un ton méfiant.
- Oh, répondit l'intéressé evec désinvolture, appelez-moi le Médecin, ou Ladin en quallien, comme tout le monde.
Son interlocuteur le fixa des yeux. La méfiance s'était renforcée dans son regard et son attitude ; il se demandait sans doute s'il devait lui faire remarquer que ce sobriquet ne constituait pas un vrai nom ; il aurait surtout voulu savoir ce que cet homme face à lui pensait, si ce paltoquet encore bien jeune, avec ses lunettes noires de frimeur, se moquait décidément de lui. Mais le Médecin ne laissait rien paraître d'autre sur son visage qu'un sourire calme, au-dessous de ses impénétrables lunettes.
- Bien, reprit-il, continuons les présentations. Vous êtes Mr Dimen Yaggard, vous résidez dans une charmante villa dans les banlieues riches de cette jolie Cité-Etat et, hier soir, vous étiez convié à la petite sauterie du regretté Mr Zath. Il paraîtrait que vous avez été un des derniers à sortir de la salle où Mr Zath tenait sa conférence si... brutalement interrompue. J'aurais aimé savoir si, avant de quitter la pièce, vous avez remarqué quelque chose de spécial.
La question était si banale et si inattendue que Mr Yaggard en suffoqua d'indignation.
- Enfin ! De quel droit m'emmenez-vous, m'enlevez-vous de chez moi pour me... me séquestrer ici et me poser ce genre de questions absurdes ? C'est incroyable ! Sachez que je suis citoyen de cet Etat, moi, messieurs ! Que je suis haut placé ! Je peux faire sauter vos permis de séjour moi, messieurs ! Il vous en coûtera, vous savez ! Vous ne savez pas à qui vous avez affaire, messieurs !...
Pendant que l'homme exprimait ainsi sa juste colère face à cette intolérable agression de sa personne, le Médecin souleva nonchalamment un coussin du canapé et en sortit un pistolet à long canon, un Zath 202, qu'il posa, l'air de rien, sur ses genoux.
Yaggard, en plein milieu d'une longue tirade qui énumérait toutes les calamités qu'il pouvait faire pleuvoir sur la personne de ses agresseurs, vit l'arme et s'arrêta, la bouche béante.
Il avala sa salive, les yeux rivés sur le pistolet, commença un mot, s'arrêta à la première syllabe, se racla la gorge et balbutia :
- C'est à cause du Zath 301 ? C'est cela que vous voulez ?
- Vous êtes perspicace.
- Les plans... ont disparu avec Mr Zath...
- Je sais. C'est d'ailleurs la faute d'un de mes hommes si ce lustre a pris feu, et j'ai dûment puni le coupable. Je voudrais réparer cette erreur en retrouvant le prototype et en négocier l'achat auprès de l'héritière, Mlle Lila Zath. Il y a à Qually des gens compétents pour qui ce prototype sera suffisant pour créer des copies convenables. Alors ? Avez-vous remarqué quelque chose ?
- Eh bien, en sortant... Déjà, il y avait... cette... cette femme près de la porte, la complice des bandits qui ont agressé Mr Zath...
- Ah oui, elle, dit le Médecin, en souriant de plus belle. Alors elle travaille pour le Niad maintenant... Bref, je sais déjà cela. Avez-vous remarqué quelque chose d'autre ?
- Il me semble... qu'en effet... sur l'estrade... il y avait quelqu'un...
- Précisez ?
- Je ne sais pas, un enfant je crois... qui était sur l'estrade, et qui prenait le prototype... Je crois même l'avoir vu escalader les rideaux pour sortir par la fenêtre...
- Intéressant, un enfant acrobate, conclut le Médecin. Et quels enfants étaient invités ?
- Eh bien aucun.
Le Médecin leva les sourcils et se pencha vers Yaggard, l'arme à la main.
- Je vous le jure ! protesta Yaggard d'une voix rendue toute aiguë par la peur. Les invités n'avaient pas le droit d'emmener des mineurs !
- Alors c'était un intrus. Garçon ou fille, selon vous ?
- Une fille, je crois... Mais je n'en jurerais pas... Je n'en sais vraiment pas plus.
- C'est bien, vous m'apportez déjà des renseignements précieux.
Le Médecin ôta le pistolet de ses genoux et se releva, tendant la main à Dimen Yaggard qu'il dominait d'une bonne tête. Yaggard la lui serra avec soulagement et reconnaissance.
- Merci de votre aide, Mr Yaggard, et au plaisir de vous revoir. Et, un dernier détail : ayez la délicatesse de ne pas ébruiter notre présence dans cette ville. Vous avez une petite fille, je crois ?
Yaggard pâlit.
- N'ayez crainte, le rassura le Médecin, toujours souriant. Mes hommes vont vous raccompagner chez vous pour plus de sécurité. Au revoir et toutes nos excuses pour le dérangement.
Et, sitôt Yaggard et les deux hommes de main partis, le Médecin récupéra son chapeau et reprit sa place sur le canapé. Il marmonna encore un instant :
- Mais elle doit être en ville alors... Cette vieille amie...
Puis il rabattit son couvre-chef sur les yeux - et se rendormit.