Pour Jadda le monde était simple. Dans l'étroite contrée de Rank, toute cette ville où elle vivait, il y avait quatre catégories de personnes : le clan-Neuf, le sien, celui de Ned, de Dag et des autres, le clan Sud, l'adversaire, les riches comme Zath et toute sa clique, qu'il était toujours bon de voler, parce qu'ils portaient en général beaucoup d'argent sur eux à la fois, et les autres, qui n'avaient aucun intérêt particulier. Les autres étaient étaient les plus nombreux, évidemment : cela englobait le clochard du coin de la rue, le vendeur de frites des remparts et tous ces gens qui travaillaient sans cesse dans ces bureaux tout en haut des gratte-ciels (travaillaient à quoi ? pourquoi ? Jadda n'aurait pas su le dire), et aussi ses parents. C'était des autres, même pas définissables, donc méprisables.
Il y avait bien un monde en dehors de la ville, évidemment : il y avait la guerre, ces deux pays, le Qually et le Niad, qui se battaient, et le Sohol d'où venait le mousseux, et la mer, quelque part là-bas, loin au nord.
Bien entendu, car c'était pour Jadda et pour quiconque connaissait un peu Rank une évidence, tous ces gens s'affrontaient, se battaient, s'entre-déchiraient. Le Niad était en guerre avec le Qually depuis une éternité. Le mousseux de Sohol devait faire face à la concurrence des vins du nord. Les gratte-ciels des quartiers financiers de Rank rivalisaient de hauteur. Le clochard du coin se bagarrait avec d'autres SDF quand ceux-ci voulaient s'installer dans la même rue que lui. C'était les riches contre les pauvres, les jeunes contre les vieux, le clan-Neuf contre le clan Sud, et ainsi de suite. Le monde se battait et c'était la grande loi, la seule loi de l'existence. Pour Jadda, si la planète devait être un jour en paix, ce ne pourrait être que pour déclarer la guerre aux étoiles.