- T'es trempée, Jadda, lui fit aussitôt remarquer Ned, assis dans un coin, une bouteille à la main et un petit sac noir à ses pieds.
- Je sais, répliqua-t-elle.
Elle se pencha pour embrasser son petit copain, mais celui-ci s'écarta et lui tendit une serviette.
- Essuie-toi un peu, quand même, dit-il. Je t'aime mais je veux pas attraper la crève.
Elle prit la serviette pour y essorer ses cheveux.
- Il fait froid ici, remarqua Jadda. Le radiateur fonctionne pas ?
- Rob l'a fait griller hier soir, grogna une des filles occupées à régler le poste hertzien. Il a renversé d'la bière dessus.
- Pas fait exprès, s'excusa Rob sommairement, sans quitter des yeux le module de jeu individuel qu'il avait volé la veille dans un grand magasin.
- 'Fin, Rob, renchérit une autre fille, combien d'fois on t'a dit qu'il fallait pas mettre de l'eau près des appareils à énergie cursive ?
- C'était pas d'l'eau. C'était d'la bière.
- Pareil.
- Ah non, au goût pas pareil.
- Alors, t'as réussi ? demanda Ned à Jadda. T'as ramené quelque chose ?
Jadda finit de s'essuyer la nuque avant de faire oui de la tête.
- C'est quoi ? demanda encore Ned d'un air avide.
Jadda plongea la main dans la poche intérieure, restée sèche, de son manteau, et en sortit le Zath 301. Au même moment, le poste hertzien cessa son grésillement et émit une voix grave qui débitait d'un ton compassé :
"Le conflit entre Niad et Qually se poursuit, avec un bilan qui s'alourdit de jour en jour... Les réfugiés..."
- Changez de station, cria Rob aux filles qui réglaient le poste.
- C'est quoi ce truc ? s'étonna Ned en désignant l'arme. Un jouet ou quoi ? C'est transparent, on dirait un pistolet à eau.
Jadda saisit le "pistolet à eau" et le fit mouliner dans sa main. Il était vraiment très léger, tout en paraissant très solide avec ses renforts de métal brillant sur les côtés ; tout l'appareil était centré sur le générateur de zathol, fait d'une matière que Jadda ne connaissait pas mais qui ressemblait à du plastique, en forme de bulle oblongue. L'arme semblait vraiment bien inoffensive.
- Ce truc, c'est le nouveau pistolet de Zath, déclara Jadda.
Le poste hertzien se mit à chanter d'une voix langoureuse :
"Oh mon amour, je surpasserai mes rivales, Car il n'y a que toi qui vailles, De mourir d'amouuur..."
On se remit aussitôt à la recherche d'une autre station.
- Zath 301, précisa Jadda.
- Et... il marche ? l'interrogea Ned d'un air dubitatif.
- On va bien voir.
Elle appuya sur le bouton "on" de la caméra-viseur, fit quelques zooms, la bougea dans tous les sens : l'image était dans tous les cas claire et précise.
- Et pour tirer ? demanda Ned.
Jadda chercha des yeux une cible. Il y avait une bouteille vide au fond du hangar, à vingt mètres de distance. Jadda tendit le bras, visa avec l'aide de la caméra, plaça son index sur la gâchette.
A côté on se mit à applaudir, car le poste hertzien émettait enfin une musique adéquate.
Presque sans aucun bruit - juste le déclic du percuteur - Jadda tira.
La bouteille vola en éclats.
Occupés qu'ils étaient à scander les paroles de la chanson qui passait sur le poste, aucun autre que Jadda ou Ned n'y avait fait attention.
Jadda baissa le bras.
- Trop bien ! s'exclama Ned. Oh, je t'aime, Jadda.
Il jeta un coup d'oeil aux débris de la bouteille, au fond du hangar, puis à l'arme, puis à la bouteille.
- Trop bien, répéta-t-il.
Il posa sa main sur l'épaule de la fille, tout en disant :
- Ouais, là c'est sûr que le clan Sud... Ah ouais, là, faut trop que Dag sache ça. Trop trop qu'il sache ça.
- Eh ben il est où en ce moment Dag ? demanda Jadda, plus à la cantonade qu'à Ned lui-même.
- En train de se fournir en shart au sud du quartier, lui répondit-on.
- On y va, Ned ?
Ned acquiesça, se leva et tous deux sortirent du hangar.