- Mais tu sais, Dorie, répondit calmement le Médecin, tout en observant avec attention les ongles de sa main droite, il y a bien des raisons pour lesquelles on peut "servir une cause", et la tienne, c'est et ce sera toujours, principalement, de l'égocentrisme.
- Quoi ? réagit Dorie, non sans violence.
- C'est d'abord ton égocentrisme, oui, ton égocentrisme qui te pousse à "servir ta cause", continua le Médecin en posant sa main sur la rambarde pour examiner sa main gauche. Tu y cherches une raison de te sentir différente, parce que tu ne veux pas admettre que, comme tout le monde, Dorie, en réalité, tu te fous des grandes idées comme la liberté ou l'égalité. Ce qui compte d'abord pour toi, c'est de te sentir supérieure.
Dorie n'en croyait pas ses oreilles. Ray, enfin, le Médecin, ce monument d'orgueil et de désinvolture, osait la chapitrer sur sa vanité ! Qu'en savait-il, d'abord ? De queldroit venait-il remettre en question son engagement dans la cause du Niad ?
- Tandis que moi, disait-il, au moins, je ne me pose pas ce genre de problèmes ; je suis content de ce que je suis, je cherche juste à gagner ma vie le mieux possible !
Il reposa ses mains sur la rambarde du pont, fixa son regard sur les tours brillantes sur l'autre rive. Ils se turent quelques instants. Dorie le fusillait des yeux.
Cependant elle crut l'entendre pousser un soupir.
- Ah, tu devrais me rejoindre, Dorie, reprit-il. On travaillerait en équipe, toi et moi. Tu verras, je t'apprendrai le quallien, ce n'est pas une langue très difficile, et puis tu ne gâcherai pas ton talent dans un pays aussi petit que le Niad. Et puis, dit-il en se tournant vers elle, on pourrait... comme avant... toi et moi...
Dorie le laissa s'empêtrer dans sa phrase. Il la regardait, sourire aux lèvres. (Même mal à l'aise il souriait.) Dorie le considéra avec un absolu mépris.
- Va te faire voir.
- Quelle agressivité ! répondit le Médecin en se retournant vers la rivière et les tours brillantes. Moi qui pensais parler à une bonne copine... Mais, si cela se trouve, la vérité, ajouta-t-il, goguenard, c'est que je te fais encore de l'effet. C'est pour cela que tu es si violente.
- La vérité, riposta Dorie, c'est que tu es si arrogant que tes chevilles vont faire exploser tes chaussettes tellement elles enflent. C'est pour cela que tu es si stupide.
Soudain elle aperçut, à l'autre bout du pont, un adolescent tout vêtu de blanc, avec force chaînes et piercings. Le gamin du clan Sud, enfin. Elle se retint de soupirer de soulagement, s'écarta de la rambarde et commencer à s'éloigner, sans un mot d'adieu pour le Médecin qui, lui, la suivait des yeux.
Elle sentit ce regard fixé sur son dos et s'arrêta. Deux jeunes filles, deux passantes sur le pont, attirées par cette discussion animée, regardaient tour à tour le Médecin et Dorie, Dorie et le Médecin.
- Et, ajouta-t-elle, d'une voix assez forte, en se retournant vers l'homme, pour quelqu'un d'aussi grand et maigre que toi, tu as le cul le plus disproportionné que j'aie jamais vu.
Les deux adolescentes éclatèrent de rire. Dorie partit d'un pas triomphal.
Le Médecin se contenta de faire la moue. Allons, il fallait revenir aux choses sérieuses. CE lieutenant de police qui l'avait contacté avait mentionné une fille des rues, signalée avec une arme qui ressemblait fort au Zath 301. Il était temps d'aller le rejoindre pour en savoir plus. Car le Médecin comptait bien récupérer le Zath 301 au nez et à la barbe de Dorie. Dans ce genre d'affaires, plus d'amitié qui tienne.